RESEIDA – Axe socio-didactique
Glossaire

Sur cette page, des membres de l’axe socio-didactique de Reseida proposent, sous leur responsabilité et en version de travail, des définitions de notions permettant d’articuler les approches didactiques et sociologiques en matière d’inégalités d’apprentissage. Mises au travail dans le groupe, discutées par deux de ses membres, ces notices sont des éléments d’un glossaire de concepts et méthodes « charnières » que cet axe de Reseida vise à construire.
Par Cédric NAUDET, CIRCEFT-ESCOL, MCF UPEC/Inspé de Créteil
(Peer review : Marie-Sylvie Claude et Patrick Rayou)
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Lorsqu’un élève s’engage dans une tâche scolaire, il le fait avec un ensemble de ressources épistémiques et d’habitus. Parmi ces ressources, celles qui relèvent des normes implicites – qu’il s’agisse des attentes du contrat didactique (comme les règles non dites de participation en classe) ou des dispositions sociales (habitus, capital culturel) – influencent fortement sa démarche, souvent à son insu. Ces éléments, bien qu’invisibles, constituent un cadre à la fois habilitant et contraignant pour son action, révélant une tension variable selon les élèves entre ce que l’école attend d’eux et ce qu’ils peuvent effectivement mobiliser (Bautier & Rayou, 2009). Nous proposons d’explorer ici ces logiques sous-jacentes aux situations d’enseignement/apprentissage, en nous appuyant sur les notions de « déjà-là » et d’« arrière-plan ». Dans quelle mesure ces notions permettent-elles d’analyser comment les savoirs, les dispositions (habitus, schèmes de pensée) et les pratiques incorporées (gestes, routines) contribuent à structurer — voire à conditionner — les processus d’apprentissage ?
En croisant ces notions avec celle des registres de l’apprentissage, nous postulons qu’elles mettent en évidence la façon dont les mécanismes sociaux et les savoirs appris interagissent pour façonner les réussites ou les blocages des élèves. Par exemple, un habitus caractérisé par des expériences antérieures (familiales, culturelles), entre-t-il en résonance ou en conflit avec les attentes disciplinaires ? D’autre part, comment ces notions permettent-elles d’interroger les marges de manœuvre pour transformer les implicites en objets de travail conscient ? L’enseignement peut-il rendre visibles ces cadres invisibles, sans les nier, mais pour en faire des leviers d’explicitation, de métacognition et d’émancipation ?
« Arrière-plans » de l’action, « déjà-là ». De quoi parle-t-on ?
Bachelard développe la notion d’obstacle épistémologique (1934) qui relève d’une pensée du déjà-là : les connaissances antérieures, les images premières, les intuitions spontanées qui précèdent la pensée scientifique et avec lesquelles il faut rompre. Il souhaite ainsi mettre en lumière la manière dont les connaissances antérieures des apprenants pouvaient façonner leur rapport aux savoirs scientifiques (des sciences de la matière).
Dans le champ de la didactique, une variété d’expressions peut être recensée pour définir ce que l’apprenant emmène comme « bagage » dans une situation d’apprentissage : prérequis, modèles spontanés, représentations, conceptions. Chaque terme renvoie à des nuances conceptuelles propres, que nous ne détaillerons pas ici.
La didactique clinique, développée par Terrisse (1994) puis Carnus (2001), place le sujet enseignant au cœur de l’analyse à travers le concept de « déjà-là » — strates expérientielles, conceptuelles et intentionnelles qui filtrent ses décisions didactiques, souvent à son insu. En convoquant la psychanalyse aux côtés de la didactique, cette approche postule un reste irréductible au social, là où la sociologie explique les dispositions par leur genèse collective.
La Théorie de l’action conjointe en didactique introduit la notion d’arrière-plan pour désigner ce qui fournit un « cadre de référence nécessaire à la compréhension de l’action » (Sensevy, 2011, p. 7) et qui permet « de comprendre le type de nécessité sur lequel une pratique repose » (ibid.) et la distingue de la notion de « déjà-là » qui permet d’« identifier les éléments directement agissants dans une situation donnée » (Didactique pour enseigner, 2024, p. 428). Ainsi, peut-on distinguer « déjà-là disciplinaire » et « arrière-plan » : le premier regroupe un ensemble de savoirs, de représentations et de manières de penser spécifiques à un champ d’étude, qui préexiste à l’apprentissage et s’y articule. La notion d’arrière-plan, renvoie à une dimension plus large et transversale, incluant l’ensemble des ressources incorporées qui dépassent le cadre strictement disciplinaire pour englober les dispositions générales de l’élève face à l’école et au savoir. Les arrière-plans relèvent ainsi davantage d’une approche sociologique, là où le déjà-là s’inscrit dans une perspective didactique.
Cette distinction nous apparaît heuristique mais une articulation avec la notion de registres de l’apprentissage (Rayou, 2020 ; Bautier et Rayou, 2013) nous apparaît nécessaire pour mieux appréhender les savoirs, les attitudes et les dispositions sociales que les élèves mobilisent dans les situations scolaires. Le registre culturel renvoie aux savoirs, pratiques et valeurs partagés au sein d’une société ou d’une discipline, qui structurent la compréhension d’un problème. Le registre cognitif renvoie aux gestes intellectuels et aux rapports aux savoirs scolaires que les élèves mobilisent pour résoudre des problèmes, tandis que le registre identitaire-symbolique éclaire la manière dont ils se situent face à ces savoirs, construisent du sens et établissent des liens avec leur environnement, leurs valeurs et leur identité.
Les registres de l’apprentissage comme outil pour entrer dans l’épaisseur du déjà-là et des arrière-plans
Nous avons proposé, depuis la géographie scolaire[1] (Naudet et Perrin, 2025 ; Naudet, 2024), d’illustrer la manière dont les registres de l’apprentissage permettent de catégoriser les savoirs déjà-là et d’en saisir les effets différenciés sur les apprentissages.
Le registre cognitif suscite et développe chez les élèves des capacités à organiser, hiérarchiser et abstraire les informations. Ainsi, un élève peut peiner à produire un schéma heuristique structuré sur l’urbanisation, révélant, dans ce cas, un « déjà-là cognitif » qui peine encore à soutenir ce type de tâche : il reste prisonnier d’une lecture littérale des documents, incapable de dégager des concepts généraux ou d’organiser hiérarchiquement les idées. En arrière-plan, ces difficultés relèvent également d’un rapport peu distancié à l’écrit, d’une faible capacité à abstraire ou à mettre en relation des éléments. La situation révèle dès lors un décalage plus profond entre les habitudes de pensée exigées par la discipline (comme la modélisation ou la généralisation) et des schèmes de raisonnement propres à l’élève, encore trop ancrés dans le concret ou l’exemple isolé.
Le registre culturel, quant à lui, englobe les expériences spatiales et les références acquises hors de l’école. Une élève peut mobiliser son expérience de voyages en famille pour répondre à une question de géographie. Son capital spatial mobilisé dans la situation peut alors être qualifié de déjà-là. Ce dernier est forgé par un arrière-plan relatif à l’ensemble des mobilités effectuées au cours de la vie de cette jeune fille, en l’occurrence élargies par le capital spatial propre à sa famille. Ce registre met en lumière les inégalités d’accès aux ressources culturelles et leur impact sur la réussite scolaire. Cela souligne que les savoirs déjà-là ne sont pas également distribués parmi les élèves.
Enfin, le registre identitaire-symbolique concerne les valeurs, les affects et les positions subjectives des élèves. Dans une activité sur le tourisme, une élève peut rédiger un texte où elle affirme « Je suis contre le tourisme car c’est un vrai problème de pollution », alors que la consigne demande d’adopter le point de vue d’un touriste ou d’un habitant en s’appuyant sur des documents. Son refus de se détacher de son opinion personnelle montre comment son « arrière-plan identitaire-symbolique », nourri par des valeurs écologiques ou des expériences, entre en conflit avec l’exigence disciplinaire de neutralité analytique et de multiplicité des perspectives. Cet exemple est d’autant plus révélateur que le tourisme cristallise des enjeux complexes (économiques, environnementaux, sociaux) qui rendent la distanciation difficile d’autant plus pour des élèves peu habitués à dissocier leur jugement moral d’une analyse géographique.
Ces registres ne fonctionnent pas de manière isolée. Ils s’entremêlent et s’actualisent différemment selon les contextes, révélant la plasticité du déjà-là et des arrière-plans. Leur analyse permet de dépasser une vision statique pour en saisir les risques de production de malentendus lorsque les attentes de l’école ne sont pas explicitement situées par rapport aux savoirs et aux manières de penser des élèves mais aussi les potentialités heuristiques.
Déjà-là et Arrière-plans : quels enjeux pour l’enseignement ?
Il convient dès lors d’interroger la place de l’école dans la construction des savoirs qui y sont légitimes : comment valoriser les expériences des élèves tout en les outillant pour accéder à des raisonnements disciplinaires exigeants ?
L’analyse sociologique ouvre des pistes pour repenser les approches didactiques. Elle permet d’abord d’identifier les malentendus socio-scolaires qui émergent lorsque les élèves mobilisent leurs savoirs déjà-là de manière inadéquate. Par exemple, quand un élève n’identifie pas les exigences disciplinaires, cela peut être parce que la consigne ne clarifie pas les attentes en termes de secondarisation (Bautier et Goigoux, 2004) ou de distanciation. Un enseignement attentif aux registres de l’apprentissage peut aider à expliciter les attentes et à guider les élèves vers un usage scolaire de leurs savoirs. L’analyse didactique invite à concevoir des dispositifs qui mettent au jour ces déjà-là des élèves et les transforment en ressources pour l’apprentissage. La géographie expérientielle aspire ainsi à articuler la géographie spontanée des élèves (leurs pratiques spatiales du quotidien ou leurs rapports au monde) à une géographie raisonnée (les raisonnements géographiques plus complexes propres aux savoirs scolaires) (Naudet, 2025b ; Leininger-Frézal, 2019). Cette approche peut favoriser une métacognition sur les modes de pensée disciplinaire, permettant aux élèves de mieux comprendre comment leurs savoirs déjà-là peuvent être mobilisés, problématisés et enrichis dans un cadre disciplinaire.
Toutefois, cette articulation soulève des défis : elle exige une vigilance constante pour repérer les registres activés par les élèves et adapter les étayages en conséquence. En effet, les situations proposées aux élèves pour produire du sens – qu’elles relèvent ou non d’un dispositif pédagogique conçu à cette fin— peuvent donner lieu à des interprétations inattendues, en raison des arrière-plans que les élèves mobilisent. Bautier et Rayou (2009, p. 52-53) montrent ainsi, à partir d’un item de l’enquête PISA, qu’un élève peut refuser de considérer un graffiti comme une forme d’expression artistique (allant jusqu’à refuser de lire le texte qui les valorise). Il s’inscrit dans un déjà-là qui lui fait catégoriser comme seules légitimes les œuvres qui relèvent du musée et d’artistes reconnus. Mais l’entretien fait apparaître que ce déjà-là s’ancre dans un arrière-plan de stigmatisation d’un jeune qui ne supporte pas que sa cité soit identifiée au désordre, dont le graffiti est un signe visible. Dans la même enquête, l’exemple de jeunes qui à la question « Êtes-vous d’accord avec le jugement final des gens de Macondo[2] à propos de l’intérêt du cinéma ? Expliquez votre réponse en comparant votre attitude et la leur à l’égard des films » sont poussés à croiser leur déjà-là de spectateurs — leur propre rapport au cinéma — avec une analyse distanciée de la réaction des habitants de Macondo, moins familiers de cet art. Les chercheurs mettent en évidence que de nombreuses réponses sont influencées par l’arrière-plan social et culturel des élèves. Les réponses les plus abouties sont celles où ils mobilisent à la fois leur vécu et leur capacité à le dépasser, transformant une expérience subjective en réflexion élargie sur la place du cinéma, entre divertissement et dimension artistique (Bautier et Rayou, 2013).
Conclusion : une articulation socio-didactique pour appréhender l’épaisseur du savoir
L’analyse socio-didactique des savoirs déjà-là et des arrière-plans ouvre de nouvelles perspectives. La sociologie éclaire la façon dont ces éléments sont socialement situés : elle révèle les inégalités d’accès aux expériences spatiales (voyages, capital culturel familial) et les dispositions différenciées des élèves face aux attentes scolaires. La didactique, quant à elle, précise comment ces savoirs s’articulent – ou butent – sur les exigences disciplinaires : elle analyse les registres cognitifs, culturels et identitaires en jeu et propose des outils pour les transformer en leviers d’apprentissage. Sans elle, on ignorerait les mécanismes fins par lesquels le déjà-là devient soit un obstacle, soit une ressource pour construire des savoirs scolaires. En mobilisant les registres de l’apprentissage, le déjà-là et les arrière-plans ne peuvent plus être perçus comme de simples « bagages » : ils sont des objets dynamiques de l’action didactique qu’il convient d’interroger pour mieux comprendre les situations d’enseignement/apprentissage. Parallèlement, cette approche invite à repenser ces mêmes situations comme des espaces où les savoirs des élèves sont reconnus, problématisés et transformés, plutôt que niés ou remplacés. Elle offre ainsi une voie d’explicitation et d’étayage (Bruner, 1983), en s’appuyant sur la diversité des expériences, tout en visant l’entrée dans une culture commune.
Bibliographie
• Bachelard, G. (1934). La Formation de l’esprit scientifique. Librairie philosophique.
• Bautier Élisabeth & Goigoux Roland, 2004, « Difficultés d’apprentissage, processus de secondarisation et pratiques enseignantes : Une hypothèse relationnelle », Revue française de pédagogie, vol. 148 n°1, p. 89‑100. [DOI:10.3406/rfp.2004.3252]
• Bautier, É., et Rayou, P. (2013). La littératie scolaire : Exigences et malentendus. Les registres de travail des élèves. Éducation et didactique, 7(7‑2), 29‑46.
• Bautier, É., & Rayou, P. (2009). Les inégalités d’apprentissage : Programmes, pratiques et malentendus scolaires. PUF.
• Bruner, J. S. (1983). Le développement de l’enfant : savoir faire, savoir dire. Paris : Presses Universitaires de France.
• Carnus, M.-F. (2001). Analyse didactique du processus décisionnel de l’enseignant d’EPS en gymnastique. Thèse de doctorat, Université Toulouse III.
• Claude, M.-S. (2026), Entendre le lecteur. Pour une approche socio-didactique de la lecture littéraire au collège et au lycée. Presses universitaires de Rennes.
• Leininger-Frézal, C. (2019). Apprendre la géographie par l’expérience, HDR, Université de Caen.
• Naudet, C. (2025b). Expliciter en géographie. Pistes pour une géographie expérientielle, Presses universitaire de Rennes.
• Naudet, C. (2024). Savoirs déjà-là des élèves et géographie scolaire : L’apport d’une analyse sociodidactique. Didactiques & Disciplines, 4.
• Naudet, C., & Perrin, É. (2025). « L’inégale perception de la complexité des questions climatiques : perspectives depuis la géographie du secondaire français », Éducation relative à l’environnement [en ligne] vol. 20.1. https://doi.org/10.4000/155sj
• Rayou, P. (2020). « Des registres pour apprendre ». Éducation et didactique, 14(2), 49-64.
• Sensévy, G. (2011). Le sens du savoir : Éléments pour une théorie de l’action conjointe en didactique. De Boeck.
• Terrisse, A. (1994). Les effets du déjà-là expérientiel sportif. Note de synthèse d’HDR, Université Toulouse Jean Jaurès.
• Van Brederode M. (2016). Savoirs scientifiques, malentendus et inégalités sociales à l’école : Les formes disciplinaires des SVT en 6ème [Thèse de doctorat], Paris, Université Paris VIII.
[1] Marie-Sylvie Claude a, pour sa part, travaillé avec les registres de l’apprentissage pour analyser des situations d’enseignement/apprentissage en littérature (Claude, 2026). Marion Van Brederode les utilise concernant les Sciences de la Vie et de la Terre (Van Brederode, 2016).
[2] Extrait du roman Cent ans de solitude de gabriel Garcia Marquez
Par Patrick Rayou, CIRCEFT-ESCOL, MCF UPEC/Inspé de Créteil (Peer review : Ariane Richard, Hélène Raux et Julien Netter)
Penser les inégalités d’apprentissage en termes de malentendus survenant entre les élèves peu acquis aux codes scolaires et les attentes des programmes (Bautier & Rochex, 2007) incite à enquêter sur les raisons de ces désajustements. Les tensions ou les harmoniques existant entre les arrière-plans* des élèves et les déjà-là* spécifiques qui leur permettent d’entrer dans le jeu scolaire apparaissent comme un puissant élément explicatif (Sensevy, 2011, Naudet dans ce glossaire) de ces relations plus ou moins transparentes entre des sujets et des objets de savoir. Loin d’une conception déficitariste de la difficulté scolaire qui insiste sur ce qui manque aux élèves pour réussir, cette approche met l’accent sur ce en quoi la grammaire à partir de laquelle ils catégorisent le monde se trouve plus ou moins en phase avec les attendus disciplinaires de tel ou tel niveau scolaire ou de telle ou telle partie d’une discipline. Dans une perspective d’étayage des élèves, le repérage de leurs logiques d’arrière-plans permet de parler non de lacunes absolues, mais de « pas encore-là » eu égard aux attentes. Cependant, si le constat de ces possibles malentendus donne une bonne image de l’adéquation ou de la distorsion entre ce dont les élèves sont porteurs et ce qui leur est demandé, il ne permet pas d’accéder aux processus, qui y ont présidé ou qui permettraient d’articuler arrière-plans et « bons » déjà-là. La sociologie peut fournir, avec le concept de « disposition », un outil pour saisir ces processus. Il est ainsi possible, selon Lahire (1996), de saisir les pratiques humaines à la confluence du passé incorporé qui constitue ces dispositions, manières plus ou moins durables, de voir, sentir, agir, penser, parler et des contextes présents dans lesquels elles s’actualisent. Dans le cas des apprentissages scolaires, les contextes auxquels sont confrontés les élèves sont multiples et mobilisent des dispositions spécifiques au sein de contrats* de nature différente (Claude & Rayou, 2022).
En construction avant même leur scolarisation, ces dispositions s’ancrent dans des arrière-plans qui permettent plus ou moins aux élèves de tisser des liens entre leur socialisation primaire familiale et leur socialisation secondaire scolaire (Darmon, 2007). Au contact de l’école, elles permettent (ou non) d’entrer dans des contrats qui peuvent être distingués. Le premier est un contrat social dont le contexte est celui de l’institution école. L’élève y est relié par un système d’obligations réciproques aux différents acteurs : professeurs et administratifs, mais aussi familles et pairs. Des règles, et des sanctions si elles ne sont pas respectées, sont prévues pour faire de chaque élève un membre de la communauté éducative. Le deuxième contrat est pédagogique. Il lie l’élève à l’enseignant ou à l’enseignante du primaire, aux enseignants de la classe dans le secondaire. Ce contrat a pour enjeu, non l’enseignement-apprentissage d’un contenu de savoir disciplinaire particulier, mais la mise au travail intellectuel, l’autonomie dans ce travail, ainsi que des finalités éducatives plus larges comme l’éducation morale et civique. Le contrat didactique suppose quant à lui l’entrée dans les deux premiers, mais requiert des déjà-là qui spécifient les arrière-plans autour d’enjeux de savoirs particuliers. Il mobilise pour cela des dispositions didactiques pour lesquelles le contexte de référence évoqué par Lahire est celui des situations didactiques (Brousseau, 1998) et des disciplines ou configurations disciplinaires (Reuter, 2010). Ces dispositions sont un opérateur entre les arrière-plans de référence des sujets et les déjà-là, éléments directement agissant dans une situation d’apprentissage.
Requises et mises en évidence lors de la rencontre entre des arrière-plans de socialisation et des attentes propres aux situations, les dispositions didactiques impliquent des remaniements de dispositions plus génériques car liées à des savoirs adaptatifs, comme parler, vivre en groupe ou reconnaitre les émotions et non aux savoirs spécifiques de l’école (Tricot, 2022). Néanmoins, pour les élèves dont les cultures familiales sont proches de celles de l’école parce qu’elles en influencent le curriculum (Prost, 1981), leur acquisition, même lorsqu’elle procède d’un patient travail éducatif (Lareau, 2003, Calarco, 2014, Garcia, 2018, Kakpo & Rayou, 2010), demeure un processus largement invisible aux acteurs (Netter, 2018). Ces dispositions didactiques peuvent être elles-mêmes spécifiées en fonction de registres qui permettent de « déglobaliser » les apprentissages scolaires (Bautier & Rayou, 2013 ; Rayou, 2020). Apprendre à l’école implique, dans notre système éducatif, que l’élève s’inscrive dans un registre cognitif qui passe notamment par la problématisation et l’argumentation ; un registre culturel qui demande de mobiliser de façon pertinente des répertoires scolaires disponibles ; un registre identitaire-symbolique qui permette de faire de soi un élève pour l’activité concernée. Des travaux menés au sein de Reseida recherchent, par le biais d’entretiens conduits avec des élèves, les liens pouvant exister entre les dispositions qui leur permettent de mener (ou non) à bien les activités qui leur sont proposées et les arrière-plans dans lesquels elles s’enracinent.
Si « disposition didactique » prétend être un concept charnière entre sociologie et didactique, il doit lui-même être associé à des méthodologies charnières (Claude, 2026) qui en fassent apparaitre la spécificité. Comme les dispositions ne sont, par définition, pas directement observables (Lahire, 1996, Darmon, 2019), il est nécessaire de recueillir de la part des enquêtés des récits qui fassent apparaitre des tensions à propos des actions concernées, des « avant » et des « après » qui signent le travail accompli pour acquérir de nouvelles dispositions (Darmon, id). Nous tentons d’en obtenir en proposant des situations didactiques qui suscitent chez les élèves des conflits de dispositions, car celles qui correspondent aux différents registres sont, dans l’idéal, vertueusement alignées, mais, dans la réalité, la prégnance de telle ou telle peut, au contraire, faire entrer dans des cercles vicieux eu égard aux apprentissages. D’importantes différences apparaissent alors entre des élèves au profil socialement contrasté lorsqu’il s’agit d’opérer des gestes intellectuels comme accéder aux exigences discursives des disciplines scolaires, établir des analogies, faire preuve de labilité intellectuelle.
Dans une recherche en cours dans Reseida, nous organisons la participation d’élèves de collège à une conférence sur les océans avec rôles attribués et dossiers documentaires pour nourrir ces rôles. Confrontés aux enjeux systémiques liés à la maritimisation de l’économie, ils accèdent de manière très différenciée aux liens d’interdépendance entre différentes classes de phénomènes. Nombre d’entre eux substituent aux savoirs mis à leur disposition (Naudet, Rayou & Robin, id) ceux issus de leur expérience de la plage car ils redoutent, comme ils l’expliquent en entretien, le remplacement de bouteilles en plastique par des bouteilles en verre, à l’origine de possibles blessures. Dans une autre recherche, il s’agit, pour des élèves de même âge, de mettre en voix Mon rêve familier de Verlaine. Or, pour des garçons adolescents, exprimer l’amour mobilise manifestement des dispositions qu’ils reconnaissent aux filles, mais qui leur sont très difficiles à adopter compte tenu de l’image qu’ils souhaitent montrer à leurs pairs. Mis en présence de textes littéraires, les élèves font état de capacités très inégales à tisser leur lecture subjective avec les indices de son acceptabilité par un texte (Claude, Raux & Rayou, 2024). Dans les deux disciplines apparaissent de mêmes disparités, qu’il s’agisse de s’appuyer sur des savoirs relatifs aux relations entre les espaces, au dérèglement climatique ou aux enjeux géopolitiques de la maitrise des océans ou sur des connaissances d’histoire littéraire ou des figures de style qui épaulent des interprétations sans faire obstacle à l’appréhension personnelle d’un texte. Leur implication comme sujets donne lieu, elle aussi, à des dispositions contrastées selon, par exemple, qu’ils sont capables d’entrer dans la logique de groupes d’acteurs en dépassant leur propre expérience de l’océan ou d’opérer un retour réflexif sur leur lecture personnelle pour comprendre ce qu’elle doit aux caractéristiques objectives du texte, tout en la confrontant à ce que d’autres peuvent en dire.
De nombreuses situations peuvent ainsi s’analyser à la lumière de cette approche dispositionnelle qui permet de relier le passé et le présent des élèves ainsi que des aspects tout autant intellectuels qu’existentiels de leur expérience. Rechercher des dispositions didactiques permet ainsi de prendre en compte l’écart fréquent qui existe entre ce qui est explicitement attendu par les enseignants et ce qu’en comprennent et sont capables de s’en approprier les élèves. Car ces dispositions n’engagent pas que des aspects cognitifs ou culturels, elles ne se limitent pas non plus aux contrats social et pédagogique* qui sont souvent mis en avant dans les approches des apprentissages. Utiliser ce concept, en ce qu’il implique de processus et de singularités d’acquisition, permet tout autant de comprendre l’action réussie que l’action empêchée. L’accent mis par la sociologie sur la nécessité d’incorporer les postures adéquates, celui, mis par la didactique, sur la relation entre le contrat et le milieu, qui définit les situations, se conjuguent alors pour aider à comprendre quel chemin est à frayer entre arrière-plans et déjà-là et aider les élèves à y progresser.
Je remercie, pour leur lecture, leurs remarques et suggestions, Ariane Richard, Hélène Raux et Julien Netter.

Décès d’Olivier Maulini